Qu’est-ce que le Tao et le taoïsme ?

Le taoïsme – les taoïsmes – est l’ensemble des traditions philosophiques, intellectuelles et spirituelles, d’origine chinoise, qui, depuis Lao-Tseu (VIème s. ACN), développent l’idée du Tao.

En chinois, l’idéogramme Tao désigne la voie, le chemin, le flux, le processus.

Il est un peu l’équivalent du sanskrit Yoga : « discipline, travail ».

La Taoïsme est né de la pensée de Lao-Tseu au travers d’un recueil fameux intitulé Tao Té King ou Tao-Tö-King (« Livre de Tao et de Vertu » – « Vertu » dans le sens de puissance, de force magique, d’efficience).

Mais il puise sa sève fort en amont, dans une tradition ancestrale reprise dans le Yi-King (« Livre des Mutations ») dont les plus anciens fragments, taillés sur des écailles de tortue, remonteraient aux temps de Moïse.

Le Yi-King, source profonde de l’inspiration taoïste, exprime plusieurs idées forces qui seront véhiculées et développées à partir de Lao-Tseu :

  • le monisme radical : tout ce qui est, est Un et ce Un est indicible, ineffable, inaccessible ;
  • la bipolarité : tout ce qui est, est travaillé par deux moteurs co-éternels au Un : le Yin qui est la force entropique (celle qui dilue, qui uniformise, qui étale, qui épanche) et le Yang qui est la force néguentropique (celle qui concentre, qui organise, qui rassemble, qui compacte). Ces deux moteurs sont perpétuellement actifs en tout, impliquant l’impermanence foncière de tout ce qui est : tout change tout le temps, tout est mutation, tout est métamorphose ;
  • La tripartition : tout ce qui est, appartient soit au Ciel (le domaine spirituel et conceptuel), soit à la Terre (le domaine matériel et pratique), soit à l’Homme (le domaine social, éthique et politique).

Cette tripartition a d’ailleurs organisé le taoïsme lui-même puisque l’on reconnaît trois grands courants issus de cette tradition millénaire :

  • Le Tao du Ciel : le taoïsme philosophique qui est une mystique moniste tout droit issue de Lao-Tseu et de ses deux grands continuateurs : Tchouang-Tseu et Lie-Tseu ;
  • Le Tao de la Terre : le taoïsme pratique qui est une tradition alchimique et magique visant à l’Immortalité au travers d’une rituélie strictement organisée au sein d’institutions religieuses et cléricales d’ailleurs héréditaires ;
  • Le Tao de L’Homme : le taoïsme politique et éthique qui, avec Confucius et Mencius, est devenu le confucianisme qui fut et reste le fondement de l’organisation morale et sociale chinoise, même sous Mao.

Dans la suite de ce livre, c’est exclusivement le Tao du Ciel (la tradition philosophico-mystique) qui sera retenu. En chinois, on l’appelle le Tao-chia (la voie magico-alchimique étant le Tao-chiao).

Celui-ci est, en Chine, l’apanage des élites exclusivement, car trop abstrait, trop subtil, trop immatériel pour être populaire.

De sa rencontre avec le Bouddhisme importé par Bodhidharma vers 520 PCN, le Tao du Ciel donnera le Ch’an, tradition spirituelle très proche du taoïsme philosophique, qui, en émigrant vers le Nord, finit par atteindre le Japon où il devint le Zen.

Le Zen est d’ailleurs bien plus un taoïsme qu’un bouddhisme : le thé, la calligraphie, les jardins, le culte de la nature, l’amour des arbres, des ruisseaux et des cataractes sont infiniment plus chinois qu’indiens.

 

La divergence entre Occident…

Pour qu’un occidental, tout imprégné d’helléno-christianisme, puisse aborder le taoïsme avec fruit, il doit changer radicalement de paradigme et prendre conscience que son mental est tout conditionné par un ensemble impressionnant d’hypothèses, de croyances, de concepts et de modèles implicites qui sont, presque toujours, à l’opposé de ceux qui imprègnent la tradition taoïste.

Toute la tradition occidentale, depuis Platon et Aristote, en passant par Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin, en se poursuivant par Descartes et les « Lumières » se base sur deux piliers essentiels : le rationalisme et le dualisme.

Le rationalisme stipule que la raison (c’est-à-dire la capacité à forger et à enchaîner logiquement des concepts abstraits représentant les objets réels) est le seul chemin vers la vérité. Cette hypothèse méthodologique et épistémologique a produit un système éducatif qui depuis près de trois mille ans hypertrophie notre cerveau gauche (celui de la raison, de l’analycisme, du quantitatif, …) tout en atrophiant, parfois en le martyrisant, notre cerveau droit (celui de l’intuition, du globalisme, du qualitatif, etc …).

Le dualisme, hérité de Socrate et Platon contre les présocratiques (Héraclite, Parménide), a été le fondement profond de tout le Christianisme : ce qui est, est deux.

D’un côté, le monde d’ici-bas, empire de souffrance et de matière, de péchés et d’épreuves, d’aveuglement et d’ignorance : c’est le monde de la vie des hommes (c’est la caverne de Platon).

De l’autre côté, le monde d’au-delà, royaume de béatitude et d’esprit, de pureté et de joie, de lumière et de connaissance : c’est le monde de la gloire de Dieu (c’est le Soleil du souverain Bien de Platon).

Ces deux mondes sont totalement disjoints : d’un côté la matérialité, la précarité, l’imperfection, l’impermanence, la finitude, la mort ; de l’autre l’immatérialité, l’éternité, la perfection, la permanence, l’infinitude, l’immortalité.

Le Christianisme a repris à son compte cet idéalisme platonicien : d’un côté, un Dieu Créateur, unique mais trine, parfait, pur esprit, omniscient, omnipotent ; de l’autre, un Monde créé, multiple, parcellaire, imparfait, englué dans la matière, règne de l’erreur et de l’impuissance, univers du péché.

Dieu a créé le monde tout en lui restant étranger (c’est le principe même du Dieu personnel) et, dans ce monde, l’homme, lui aussi, est dual : il participe, par son corps, du monde matériel d’ici-bas, mais, par son âme, individuelle et immortelle, il pourra participer, post mortem, du monde de l’au-delà s’il s’en montre digne.

Même en se laïcisant totalement, ce rationalisme exclusif et ce dualisme idéaliste forment encore le fondement de toute la civilisation occidentale : sa morale (le Bien et le Mal considérés comme des absolus), son organisation sociale (une hiérarchie de pouvoir à l’image de la relation hiérarchique entre l’au-delà et l’ici-bas et des hiérarchies célestes), sa soif de domination et d’appropriation effrénées (puisque le Fils du Dieu unique et véridique s’est incarné dans l’Eglise de l’homme blanc, celui-ci est forcément le maître du monde, seigneur plus ou moins charitable des peuples errants dans l’ignorance de la vraie Vérité).

 

… et Orient …

Pour le Taoïste, la raison est trop souvent réductrice et aveugle : le Réel (et non la « vérité » qui est une illusion idéaliste) est au-delà des mots et des concepts, mais il est tout entier ici-et-maintenant, dans cet instant présent que les gesticulations et spéculations mentales de la raison occultent complètement.

Pour le Taoïste, il n’y a aucune dualité réelle, mais une infinité de dualismes imaginaires qui sont autant d’illusions.

Pour le Taoïste, il n’y a aucun absolu puisque tout est impermanence et transformation perpétuelle.

Pour tâcher de caractériser la pensée taoïste en utilisant les termes techniques de la philosophie occidentale (ce qui est évidemment acrobatique et réducteur), il faudrait user de mots comme : monisme, panthéisme ou panenthéisme, immanentisme, hylozoïsme, naturalisme, animisme, réalisme, pragmatisme, empirisme, relativisme, nihilisme, holisme, nominalisme, transrationalisme, intuitionnisme, spiritualisme, etc … (pour la définition précise de presque tous ces termes, je renvoie au magnifique « Vocabulaire technique et critique de la philosophie » d’André Lalande – Quadrige/PUF – 5ème édition – 1999 ; sinon au petit Larousse).

Du point de vue du Tao, la vision du temps, aussi, est totalement différente.

Puisque tout est changement et processus, rien n’est fixe, rien n’est permanent.

Le « Tout coule » (panta rei) d’Héraclite d’Ephèse est probablement la plus taoïste des formules occidentales.

Hier, aujourd’hui et demain (la tripartition indo-européenne inconnue à la fois des langues sémitiques et chinoises) sont des illusions. Il n’y a qu’ici-et-maintenant qui soit réel. Tout le reste est fantasme.

Fantasme de la mémoire pour hier.

Fantasme de l’imagination pour demain.

Pour le Taoïste, la découpe du flux cosmique en actions particulières ayant début et fin n’a aucun sens : aucune découpe du réel n’a de sens. Le Réel est Un, et il est vivant, organique, insécable, comme un flot qui coule, comme un flux qui roule, comme un fleuve qui gronde et rejoint l’océan ineffable. C’est ce flot, flux, fleuve que l’on appelle Tao.

Les penseurs occidentaux les plus proches du Taoïsme sont les plus marginaux : des exilés, des bannis, des maudits …

On pourrait citer Plotin, Denys l’Aréopagite, Maître Eckhart et les mystiques rhénans, Baruch Spinoza, Friedrich Nietzsche, Henri Bergson, Pierre Teilhard de Chardin … mais aussi : la Kabbale juive et le Soufisme musulman …

Ceux-là, peu ou prou, flirtent parfois avec l’une ou l’autre conception taoïste.

Presque tous les autres systèmes de pensée occidentaux participent de l’idéalisme rationaliste.

Mais foin de théorie. Passons à la pratique …

 

Le fond du fond …

Trois principes fondent la praxis taoïste :

  • la conscience de l’impermanence foncière de tout et la pratique de la fluidité,
  • la pratique du non-agir et de l’opportunisme radical,
  • la défiance de tout pouvoir et le culte de la liberté individuelle.

Le Taoïsme est un art de vivre, totalement et profondément ancré dans le présent, dans la jouissance et la vigilance face à l’instant présent.

Une jubilation de vie.

Cet art de vivre s’élabore à partir d’un goût pour la fluidité.

L’eau est le symbole dominant.

Elle coule obstinément et rien ne l’arrête durablement.

Tout ce qui s’oppose à elle finit par s’user, par s’éroder et par devenir sable.

Tous les arts martiaux extrême-orientaux participent de cette logique-là, du Kung-fu chinois à l’Aïkido japonais.

Le principe directeur de la vie pratique du Taoïste est le wu-weï, le non-agir.

Mais ce non-agir est tout sauf de l’inactivité ou de la passivité.

Le non-agir cultive l’utilisation opportuniste des courants porteurs du Réel d’ici-et-maintenant.

S’inscrire dans le flux cosmique.

Participer de la dynamique réelle du Réel.

Pas d’idéalisme.

Opportunisme radical et absolu.

Opportunisme noble, orienté vers la réalisation harmonieuse et épanouissante de soi et du monde alentour.

En devenant populaire, cet opportunisme a fait des petites gens chinoises les meilleurs commerçants du monde.

Contrairement à son rejeton confucéen, obnubilé de protocoles et de rites et de préséances, le taoïsme se défie du pouvoir;

Le Sage taoïste est un ermite, mieux à l’aise au milieu des arbres près d’un ruisseau, que dans les villes des hommes.

Il est solitaire.

Il est détaché de toutes ses œuvres.

Il cultive la frugalité comme vertu suprême, trop conscient de la vanité des richesses et des pouvoirs.

Il refuse le pouvoir mais accepte volontiers de faire autorité pourvu que sa liberté ne s’y aliène pas.

 

Marc Halévy-van Keymeulen

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