Ce qui est sombre, c’est la recherche spirituelle moderne, c’est cette espèce de fuite de l’instant. – Éric Baret

Placide Gaboury (à gauche) en compagnie d’Eric Baret.

On vit une époque très sombre —qui a, par le fait même, son côté lumineux— mais sombre au plan politique et social. Est-ce que vous croyez que l’on a beaucoup d’espoir de se sortir de cette crise de fin de siècle et de millénaire?

J’espère que non parce que finalement ce qui est sombre, c’est la prétendue recherche spirituelle. Ce qui est sombre, c’est de voir des professeurs de Yoga à tous les coins de rue. Ce qui est sombre, c’est le channeling. Ce qui est sombre, c’est la recherche spirituelle moderne, c’est cette espèce de fuite de l’instant. Par contre, ce qui est merveilleux, ce qui est «auspicieux», c’est la guerre qui s’approche, ce sont les cataclysmes qui viennent, parce qu’ils remettent profondément en question l’être humain, lui font poser de véritables questions. Tout le reste le fait dormir.

Alors, il faut qu’il soit très clair que l’état du monde, c’est sa chance. Si les dieux font bénéficier le monde de ces mouvements, c’est le cadeau suprême. Malheureusement, il y a des époques où le cataclysme est la seule manière d’amener un questionnement. Dans leur générosité, les dieux vont, je pense, nous aider de plus en plus dans ce sens-là. Tout ce romantisme du Yoga, de l’Orient, de la spiritualité, toutes ces techniques spirituelles de progression, de purification, relèvent vraiment de l’âge sombre. Elles sont vraiment une perte d’argent, d’énergie. Un jour, elles disparaîtront complètement et, à ce moment-là, peut-être aura-t-on moins besoin de cataclysmes pour se réveiller.

Par vos propos, vous pourriez faire scandale…

Ce qui est scandaleux, c’est de faire croire à des gens que, par des exercices, ils iront mieux et que leur interrogation profonde s’apaisera. C’est de faire croire qu’en suivant telle thérapie, en adoptant tel concept, tel vêtement de telle couleur, en mettant sur un mur, ou en pendant à leur cou une image de guru à la mode, cela va amener un questionnement profond. C’est cela la charlatanerie.

La vraie vie, c’est de faire face à l’instant. Les différentes possibilités de conflits s’expriment dans le monde, vous leur faites face, vous regardez ce que cela touche en vous, vous regardez ce qu’est la mort, la destruction. Ainsi, on se rend compte où on en est. Quand votre maison est détruite, quand votre corps est brisé, quand votre famille est éliminée, vous vous apercevez à quel point vous êtes libre ou non de vous-même. Mais s’asseoir dans une chambre à faire du Yoga, à mâcher cent fois une bouchée de riz complet… Évidemment, on s’en porte très bien, mais il n’y a aucun questionnement. C’est une vraie calamité.

Il faut souffrir pour évoluer?

Non. Non. Il faut regarder. Il faut interroger. Vous n’êtes pas obligé de souffrir lors d’un cataclysme. Il faut regarder profondément. Que veut dire en profondeur la souffrance, comment cela fonctionne en vous? Qu’est-ce que votre corps? Quel est votre lien avec lui? Quand votre corps souffre, que se passe-t-il? Quand votre corps respire, que se passe-t-il? C’est très important de voir cela. Il faut qu’il y ait un questionnement de l’instant. C’est la vie qui amène le questionnement.

Je ne veux pas dire que toutes les expressions dont nous avons parlé sont pernicieuses mais, je dirais, plus de 99 % d’entre elles, oui. Si on regarde les choses autrement, on pourrait dire que c’est voulu par les dieux pour que le un pour cent juste ne soit pas à la portée des gens, non pas qui ne le méritent pas, mais qui n’ont pas vraiment la possibilité de le recevoir. Alors, il faut chercher dans tout ce fatras s’il y a quelque chose de sérieux. De même, en Inde, vous avez quatre ou cinq millions de saints hommes sur les routes: parmi ces sâdhus, 99 % sont des criminels, des psychopathes et des gens simples. Vous avez un pour cent de sâdhus de très grande profondeur et ils s’habillent de la même manière que les autres: ils sont nus avec quelques cendres sur le front et un trident à la main selon leur affiliation. Ce un pour cent se cache derrière une masse pour que l’adepte qui veut vraiment trouver la vérité soit obligé d’utiliser toute son énergie, toute sa discrimination afin de discerner l’authentique sâdhu.

Jusqu’à un certain point, ce déferlement de l’Orient a sa valeur, dans le sens où il cache quelque chose de plus profond. C’est un signe des temps, un signe de la décadence.

Quelle est votre position par rapport à l’ascétisme?

Il n’y a pas de position. Il faut des rois, des criminels, des chauffeurs de taxi, des ascètes. Si vous êtes né pour faire un boulanger, c’est merveilleux. Si vous êtes né pour vous retrouver dans une grotte, c’est merveilleux. Le monde profitera de votre silence. Si vous voulez devenir un ascète pour être silencieux, alors la constante agitation mentale que vous aurez dans votre grotte polluera tout votre environnement. Être un ascète est une fonction comme une autre. C’est une fonction organique qui n’est pas supérieure à celle d’une prostituée, d’un banquier ou d’un soldat. Si vous êtes chaste, si vous êtes naturellement un ascète aussi, cette tendance s’incarne en vous à un certain moment de votre vie. C’est merveilleux.

Être un ascète est une très belle vie. Un ascète ne souffre pas. Un ascète qui souffre est un faux ascète. Un ascète, c’est très clair, vit dans la joie. Il ne s’inflige pas de mortifications. C’est un mode de vie incompris. Un ascète est uniquement dans la joie. Si on a la grâce d’avoir cette tendance, c’est magnifique. Mais vouloir devenir ascète, vouloir être dans un monastère, vouloir se retirer du monde dans le but de comprendre, c’est une forme de stupidité, une compensation. Entrez dans un monastère, regardez les moines, écoutez leurs rêves et comment ils ont fait violence à leurs désirs sexuels, à toute leur vie. C’est souvent une catastrophe. Mais si cela vient naturellement, alors c’est magnifique. Ce n’est pas un moyen. C’est l’expression d’un contentement ultime et celui-ci peut aussi bien s’exprimer chez un banquier.


Extrait d’un entretien avec Claire Varin – « La vraie vie c’est faire face à l’instant »
Photographie : Les chemins de la sagesse

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