Fév 9 2018

~ Isa ~ Accueillir l’instant premier

Isabelle Padovani répond a une question d’ une personne et sa réponse nous aide vraiment a comprendre certaine prise de tête que l’ on peut avoir parfois.

 


Fév 9 2018

Faut-il éliminer l’égo?

 

Dialogue avec Lama Denis Teundroup et Arnaud Desjardins


 

Q: La notion d’ego me semble très difficile à comprendre.

LAMA DENIS TEUNDROUP. Dans le langage contemporain de la spiritualité, on parle énormément d’ego, ce qui est certainement important car l’ego est au coeur du problème. Mais on voit fréquemment l’ego devenir le mauvais, le vilain et, avec quelques tendances culturelles, on irait même jusqu’à dire le démon, ce qui sans être tout à fait inexact amène cependant d’énormes difficultés dans la relation que l’on entretient à soi-même. S’identifiant à l’ego, on devient le mauvais, le vilain et, dans cette relation à soi-même, se développe alors une approche qui a facilement tendance à devenir dépréciative et autoagressive. On réprime l’ego sans se rendre compte que celui qui réprime est précisément l’ego. On arrive à cette situation paradoxale que la répression de l’ego entretient l’ego et qu’une certaine forme de lutte anti-égotique nourrit le problème contre lequel on souhaite justement lutter. Ce qui suggère que la lutte et la répression (comme dans beaucoup d’autres cas!) ne sont pas la bonne méthode et que, dans le travail avec soi, il est nécessaire de dépasser cette approche répressive et de développer une attitude de douceur et d’acceptation. Mais cette douceur, cette acceptation ne sont pas du tout une attitude de permissivité, de laxisme complaisant où l’on s’autoriserait tout ce qui se présente sans discernement.

D’une façon générale, ce problème de l’ego existe en Orient comme en Occident. Néanmoins, il s’avère beaucoup plus précis et fort dans le contexte occidental. Cela peut s’expliquer par l’exacerbation de l’ego, l’attitude de compétitivité intense qui règne en Occident mais aussi par notre héritage culturel et traditionnel. En effet, notre passé est imprégné de culture chrétienne avec tout ce que celle-ci a tendance à véhiculer comme dénégation de soi sous une forme dépréciative, auto-agressive et à la limite mortifiante.

Une autre difficulté vient de la transmission du dharma en Occident et de sa traduction qui a été très influencée par la mentalité occidentale ambiante. Sans entrer dans une discussion trop technique, on peut faire remarquer que le concept de da en tibétain, atman en sanscrit, que l’on traduit dans beaucoup de cas par ego, certaines fois par soi, a un domaine de signification très étendu. On rencontre dans celui-ci les notions de  » je « , de  » moi « , d’ « ego « , de  » soi « , d’  » âme « , d’  » être  » et même de  » Soi « . Notre expérience  » moi, je « , ce que je suis dans mon expérience empirique actuelle participe d’une double nature authentique et illusoire. Notre expérience n’est ni totalement authentique ni totalement illusoire: suivant sa qualité, elle est plus ou moins authentique, plus ou moins illusoire dans un enchevêtrement de réalité et d’illusion constante. Notre expérience habituelle est la version duelle, dualiste que la conscience habituelle produit sur la base de l’expérience primordiale non dualiste de la claire lumière.

L’important est ici de voir que, dans cette expérience de  » moi, je « , il y a cette double nature authentique et illusoire, non dualiste et duelle. C’est une notion traditionnelle qui passe difficilement dans la terminologie occidentale. Une possibilité pour résoudre cette difficulté est de considérer que  » moi, je  » est constitué de ces deux éléments authentique et illusoire et d’appeler, d’une part, la présence authentique telle qu’elle est en nous-mêmes le  » soi  » et, d’autre part, d’appeler  » ego  » le voilage, la perception illusoire des formes qui masquent l’authentique. Dans cette perspective,  » moi, je  » est une imbrication de qualités authentiques émergeant de notre nature profonde. C’est le cas de l’amour, de la compassion, de la confiance véritable qui sont l’expression de la présence en nous de la nature de bouddha alors que l’ego est la tendance dualiste, duelle et conflictuelle qui opère dans les passions en termes d’attraction, de répulsion, d’indifférence. D’où les émotions conflictuelles qui filtrent, masquent, voilent et interfèrent avec la nature de bouddha. Dans cette perspective, la pratique n’est pas la lutte, la répression de l’ego, mais la reconnaissance des qualités authentiques présentes en nous. Elle consiste, dans une attitude de douceur et de détente, à s’ouvrir à ces qualités authentiques, à notre soi en laissant tomber les fixations de l’ego.

Un ego d’abord normal

UNE FEMME. Vous venez de dire qu’il ne faut pas avoir d’attitude agressive envers l’ego. Mais comme toutes les voies spirituelles insistent sur la nécessité de se débarrasser de l’ego, pendant longtemps, je me suis évertuée à chasser cet ego qu’on me présentait comme l’obstacle sur le chemin. or, actuellement, il me semble au contraire que je dois passer à travers le sentiment, la sensation de ce moi. Est-ce que je me trompe ?

ARNAUD DESJARDINS. Il faut savoir, d’une part, à quel niveau on parle, c’est-à-dire si l’on s’adresse à un débutant ou à une personne qui est déjà avancée sur le chemin et, d’autre part, si l’on s’adresse à un débutant qui est bien situé en lui-même ou à un débutant plus ou moins perturbé, y compris des perturbations qui, en Occident, relèveraient de la psychothérapie. Tous les enseignements, sans exception, et tous les maîtres sont d’accord pour dire que le but est l’effacement, la disparition d’un certain mode de conscience que l’on désigne généralement en français par  » le sens de l’ego « . Premier point, savons-nous exactement ce que nous appelons l’ego et en quoi pourrait consister l’état-sans-ego, autrement que par des définitions livresques qui nous vaudraient de bonnes notes dans des examens d’indianisme à la Sorbonne mais qui ne peuvent pas nous servir de point d’appui pour transformer notre existence, nous libérer de nos peurs et nous établir dans la sérénité?

Ma ligne de réponse personnelle, c’est que l’ego, pour être transcendé, dépassé, doit d’abord être en bon état ou en bonne santé. Même si, pour employer une image combien célèbre, la chenille doit mourir en tant que telle pour devenir papillon, une chenille malade ne fera pas un papillon. Si l’ego est trop peu structuré, comment est-il possible de vouloir tout de suite dépasser celui-ci? Comment parler d’effacement du sens de l’ego à une personne qui n’a même pas l’impression d’exister vraiment et qui se sent bloquée par différentes formes d’inhibitions et de malaises, issus de marques profondes, de samskaras en sanscrit? Certains êtres humains ne se sentent même pas le droit d’exister. Ils ont l’impression qu’ils ne sont à leur place nulle part parce que psychologiquement ils ne se sont pas sentis suffisamment aimés, soutenus, confirmés dans leur enfance. Pour que le sens de l’ego puisse s’effacer, il faut d’abord que l’ego se soit quelque peu affirmé, que cette conscience ordinaire que nous avons de nous se soit organisée, structurée, que nous soyons vraiment un ego au singulier et non pas une multiplicité de personnages ou de tendances qui nous composent et s’opposent entre elles.

Je me suis beaucoup appuyé pendant les années de ma recherche sur une formule que je considère toujours comme précieuse aujourd’hui:  » Pour se donner, il faut s’appartenir.  » On ne peut donner que ce qui nous appartient. Comment est-ce que je peux abandonner l’ego (en anglais drop the ego – Dieu sait combien de fois j’ai entendu cette expression) si ce moi est informe, privé de forme? Mon propre gourou m’a dit un jour en anglais, il y a bien longtemps:  » Arnaud, you are an amorphous crowd « , ( » vous êtes une foule amorphe « ), et comme je savais qu’il avait reçu une formation scientifique dans sa jeunesse, j’ai bien compris qu’il donnait au mot amorphe, privé de forme, un sens très précis – amorphe en chimie, c’est l’opposé de cristallisé. Une part de nous qui est touchée par une vérité – non pas seulement dans l’intellect mais dans le coeur – voudrait échapper à un certain mode de conscience que nous sentons bien comme limitatif, mais d’autres parts de nous continuent à réclamer:  » Et moi, et moi, je n’ai pas reçu ça, je n’ai pas pu faire ceci, je demande encore cela.  » Il y a donc une première étape de structuration ou même d’affirmation de l’ego avant d’envisager l’effacement de la conscience du moi dans tout ce que ce pronom présente de limitatif. Mais ce travail de structuration doit être entrepris dès le départ avec une compréhension et surtout un sentiment qui permettent l’ouverture et le dépassement. Il est important de pressentir d’emblée ce que pourrait être un état non égoïste ou non égocentrique de manière à ce que cet te première affirmation de l’ego, nécessaire au début, ne soit pas le renforcement d’une prison qui ensuite deviendrait un véritable obstacle.

Le sens de l’ego, c’est une identification – j’entends par ce mot se prendre pour ce qu’on n’est pas réellement -, une identification de la conscience au personnage que nous sommes et que nous désignons par notre nom et notre prénom. Ramana Maharshi utilise l’image d’un acteur distribué dans un rôle qui, par un phénomène que nous sommes tous d’accord pour considérer comme pathologique et relevant de la psychiatrie, se prendrait tout d’un coup pour le rôle dans lequel il est distribué. Ici, chacun peut entendre ses nom et prénom. L’ego est une hallucination qui fait que la conscience se prend pour Arnaud Desjardins au lieu de se considérer comme distribuée dans le rôle d’Arnaud Desjardins mais fondamentalement libre de ce rôle. Cette liberté, nous la retrouvons chez les enfants qui font semblant en jouant d’être un avion tout en sachant très bien au fond d’eux-mêmes qu’ils ne sont pas un avion  » dans la vraie vie « . Ce que nous appelons la carte d’identité, c’est en fait la carte des identifications majeures au nom et à la forme, pour parler comme les hindous, notre véritable identité étant totalement indépendante de ce qui est marqué sur la carte d’identité en question. Notre véritable identité donnerait à peu près: Date de naissance: jamais né; nom des parents: le brahmane la réalité absolue! Comment pouvons-nous progresser vers le moment où cette identification fondamentale va céder et où se révélera une conscience pure, sans attribut, distribuée dans un certain rôle? C’est là toute la question.

LAMA DENIS. Il y a effectivement, nous l’avons vu, de grosses erreurs dans la notion d’ego et dans celle de dépassement de l’ego. Bouddha a été appelé parfois anatma vadin, celui qui enseigne le non-ego et, partant de cette notion de dépassement de l’ego, certains se proposent d’annihiler celui-ci. L’ego est exécrable, haïssable, l’ego est à exterminer et ils s’engagent dans une guerre contre cet ego. Cette approche est une déviation et une erreur majeure. Le non-ego n’a jamais signifié qu’un côté de nous-même devait annihiler l’autre côté de nous-même. Lorsque quelque chose en nous se propose de maîtriser, de détruire quelque chose d’autre en nous, il est pertinent de se demander comme je le suggérais tout à l’heure: qui est-ce qui se propose d’annihiler, de détruire, de dépasser cet autre aspect, qui est-ce qui se propose de dépasser l’ego? Du point de vue bouddhiste, ce sujet qui a cette intention n’est autre précisément que l’ego lui-même. Cette volonté de destruction de l’ego devient une façon subtile de renforcer l’ego, l’ego se construisant avec pour propos son propre dépassement ou sa propre destruction. Il y a là un réel problème. D’autre part, il est important, avant d’envisager un dépassement de l’ego, d’avoir un ego normalement structuré. Arnaud faisait à l’instant allusion aux difficultés que l’on rencontre souvent face à des personnes qui se proposent de dépasser l’ego mais qui n’ont même pas un ego normal. Il y a, avant d’envisager le dépassement de l’ego, la nécessité d’être  » normosé « , d’avoir une névrose normale, un ego normalement équilibré. Il y a des gens qui sont névrotiquement névrosés et qui relèvent de disciplines autres que la voie spirituelle. Il y a des gens qui sont  » normosés  » et l’approche spirituelle s’adresse à ces personnes normales ou normalement névrosées.

Il existe deux niveaux dans le travail sur l’ego: d’abord la compréhension de ce qu’on appelle la transparence de l’ego et ensuite l’expérience de la non-dualité. L’expérience de la transparence de l’ego consiste à comprendre – comprendre non pas intellectuellement mais dans un vécu abordé dans la méditation assise – comment nous ne sommes pas ce à quoi nous nous identifions. En effet, nous ne sommes pas notre carte d’identité. Notre identité en tant que Pierre, Paul, Marie ou Jeanne, n’a qu’une valeur conventionnelle. Nous sommes un ensemble de samskaras, de tendances, un ensemble d’états de conscience et, sur ce flux de conscience qui constitue notre expérience habituelle, nous mettons un nom:  » moi « . A un premier niveau, il s’agit de comprendre que cette identité ou ce processus d’identification – car il n’y a pas une identité solide, une entité qui ait un caractère intègre et monolithique – est en fait et uniquement un processus, c’est-à-dire le jeu interdépendant des différents phénomènes qui nous donnent le sentiment d’être ce comme quoi nous nous vivons. Il se produit alors une désidentification ou une perception de la transparence, du manque de solidité de notre identité conventionnelle, habituelle. C’est ce qu’on appelle traditionnellement le premier niveau du non-ego.

Le deuxième niveau est l’accession à la non-dualité, c’est-à-dire à l’absence de quelqu’un qui soit le témoin de l’expérience du non-ego. Dans un premier temps, il y a la conscience de ne pas être ce à quoi nous nous identifions habituellement, il y a la conscience de la transparence de notre identité – je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela -, mais subsiste néanmoins une appréciation qui est cette conscience d’être globale ou cette conscience de ne pas être cette identité. A ce niveau, on a encore l’expérience d’un témoin, d’un observateur, d’un point de référence. Le deuxième niveau, celui de l’expérience non dualiste, est la disparition même de ce point de référence central auquel l’expérience se rapporte. A ce moment-là, il n’y a plus même conscience du non-ego. Il y a une expérience immédiate, directe, sans la notion du sujet qui perçoit quelque chose d’autre ou qui expérimente le non-ego. Cet état est l’expérience non duelle.

Mais partons du début: au niveau psychologique, il y a la nécessité de la structuration de l’ego et la tradition nous propose un certain nombre de pratiques pour d’abord être bien structuré – ce qu’on appelle en tibétain seunamtso, le développement de bienfaits, de l’action juste. Ensuite, sur la base de cette structuration harmonieuse, juste, il est possible de dépasser l’illusion de l’ego, c’est ce qu’on appelle en tibétain yeshetso, le développement d’expérience immédiate, qui comprendra à son tour deux niveaux, le premier étant l’expérience de transparence et le deuxième le dépassement même de toute expérience – fût-ce celle même de la transparence.

La transparence de l’ego

Je voudrais demander à Lama Denis s’il peut préciser ce qu’il veut dire par transparence de l’ego et notamment s’il s’agit d’un état où l’ego serait normalisé et où l’on ne serait plus arraché à la réalité relative, par exemple à cause d’émotions ou de désirs forts qui nous empêchent de rester en contact avec la réalité telle qu’elle est? Ou bien s’agit-il d’autre chose ?

LAMA DENIS. La transparence de l’ego est l’aspect élémentaire de ce qu’on appelle dans le bouddhisme shunyata, l’expérience de la vacuité: je ne suis pas ce que j’ai l’impression d’être, je ne suis pas Pierre. Mais habituellement, je suis Pierre, je suis solide. C’est l’expérience que dans le  » p « , dans le  » i « , dans le  » e « , dans les deux  » r  » et dans le  » e  » final, il n’y a pas quelqu’un. C’est l’expérience que ce à quoi je m’identifie – cette carte d’identité qui comprend un nom, une date de naissance, une certaine situation sociale, certaines adhésions intellectuelles – n’a qu’une réalité conventionnelle. C’est l’expérience intérieure vécue du caractère relatif de cette identité.

L’expérience dans laquelle on ne s’identifie plus à ses pensées ou à ses émotions, fussent-elles grossières ou subtiles, correspond à ce qu’on appelle l’observateur abstrait. A ce stade, il y a encore la notion d’observateur, de témoin – un témoin non impliqué, un observateur abstrait dans le sens où il n’est pas solidement concret et où il ne réagit pas -, mais il reste la conscience abstraite, neutre, alors que dans le deuxième temps, la conscience même d’être abstrait ou neutre, non impliqué, n’existe plus. C’est uniquement à ce moment-là qu’il y a accession à l’expérience non duelle. La conscience, du point de vue bouddhiste, est toujours conscience de quelque chose d’autre, elle correspond toujours à un mode de connaissance duelle, c’est-à-dire que le sujet est conscient ou connaisseur de quelque chose qui lui est autre, cet autre fût-il la transparence de l’ego.

Le sujet et l’objet

Qu’est-ce qui entreprend la démarche de libération? Est-ce l’ego ou y a-t-il en nous « quelque chose » qui prenne la recherche en main?

ARNAUD. Au départ du chemin, dans les conditions ordinaires de l’existence – c’est certainement encore plus vrai pour nous, produits de ce monde occidental moderne, dans l’existence agitée, déstructurante que nous vivons aujourd’hui, que pour des êtres qui avaient un mode de vie beaucoup plus calme, ponctué de prières, de méditations, de rituels – il y a une identification massive, celle de la conscience pure à une forme apparente qui n’est que changement. Identification à nos pensées, à nos émotions, à nos sensations par lesquelles nous sommes complètement happés.

Swâmi Prajnanpad appelait cela une fausse non-dualité dans laquelle le sujet est entièrement absorbé par l’objet. Je n’ai plus aucune conscience de moi. Swâmiji insistait sur la nécessité de passer par une étape importante dans laquelle nous expérimentons un moi plus permanent, plus stable, plus réel, même s’il s’agit d’une individualité qui devra elle aussi être dépassée. C’est encore moi, mais avec une distinction claire du moi et du non-moi. Est-ce que moi en colère, c’est moi? Non, pas plus d’ailleurs que moi, fou de joie. Il s’agit donc, dans un premier temps, de découvrir un  » je  » sans attribut, sans prédicat, plus stable, plus permanent et qui procède pour commencer d’une dissociation. C’est cette distinction du sujet et de l’objet qu’on appelle  » discrimination du spectateur et du spectacle  » ou « position de témoin », witness position en anglais, sakshin en sanscrit. Mais elle n’est qu’une étape.

Donc, l’état de conscience ordinaire est une fausse non-dualité dans laquelle nous n’existons plus, non pas au sens heureux d’un effacement de l’ego mais dans le sens d’une identification inconsciente à nos fonctionnements, d’autant plus grande que nous sommes plus concernés émotionnellement. Nous ne sommes pas en possession d’une conscience stable que l’Inde compare à un fil qui passe à travers toutes les perles du collier, une conscience permanente qui s’exprimerait avant tout en termes négatifs – je ne suis pas cette pensée, je ne suis pas cette émotion, je ne suis pas cette condition physique pénible, je ne suis pas tout ce dont je peux prendre conscience qui n’existait pas hier, qui n’existera pas demain. Donc, il s’agit bien d’une dissociation. Si je suis complètement pris, le sujet et l’objet sont confondus, je suis emporté par mes pensées, mes émotions, mes sensations. Il y a absorption du sujet par l’objet. Cet objet peut être l’ensemble de nos perceptions intérieures, une émotion douloureuse, une tristesse, une surexcitation parce que nous avons reçu une bonne nouvelle, ou même des pensées un peu obsessionnelles. Une part de la sadhana, de l’ascèse, consiste en cette désidentification, cette dissociation du sujet et de l’objet.

En langage védantique, on dit que tout peut être objectivé, c’est-à-dire considéré comme un objet – y compris, je le redis, ce que d’habitude nous considérons comme tenant au sujet, c’est-à-dire les tristesses, les joies, les colorations affectives, les idées noires, les idées roses. Si le sujet est triste de constater une tristesse, ce n’est plus le sujet. Le sujet, le témoin, doit être pur, sans coloration, sans qualification, juste vision. Ce témoin, lui, est toujours identique à lui-même, tandis que ce qui est vu est tout le temps changeante Cette étape que Swâmi Prajnanpad appelait une vraie dualité est une première démarche.

Tout peut devenir objet pour un sujet qui en prend conscience. Mais du sujet lui-même, l’ultime sujet, rien ne peut prendre conscience. Mais ce je suis, ce sujet, même s’il est très pur, même s’il est sans émotion, même s’il EST parce qu’il échappe au changement, qu’il échappe au temps, a encore une certaine coloration individualisée. Je le ressens toujours quelque peu comme  » moi ». Il y a encore un dépassement possible dans lequel ce sens d’un je suis même très calme, très stable et autour duquel peut se structurer et s’organiser notre fonctionnement ordinaire, va disparaître. Le sujet perd toute référence individualisée, toute référence de séparation, de dualité et atteint une non-dualité – non-deux – qu’il est impossible d’imaginer à l’avance tant qu’on ne l’a pas expérimentée. La conscience devient alors parfaitement lumineuse, claire, souverainement détachée, mais compatible avec l’apparence d’une action, d’une décision. Toute référence individuelle s’est effacée. Pour illustrer cet état, on donne l’image de la vague qui réalise qu’elle est purement et simplement l’océan; même s’il y a des milliers de vagues, il y a un seul océan et la vague ne peut pas avoir une existence, ou un être, ou une réalité indépendante de l’océan lui-même.

Pour en savoir plus lisez « Dialogues à Deux Voies » Ed. La Table Ronde Lama D. Teundroup & Arnaud Desjardins

http://nondualite.free.fr


Fév 9 2018

Est-ce possible de pratiquer la non-dualité et rester nous-mêmes, sans se prendre pour un autre.

ENTREVUE EXCLUSIVE DES « INVITÉ DE MARC »

AUTRES CAPSULES, TEXTES ET PROCHAINES CONFÉRENCES : PORTRAIT NON-DUALISTE – MATHIEU MARTEL

Fév 9 2018

La réalisation de la Sagesse

 

 

http://catetmic.canalblog.com/


Fév 9 2018

Jeff Foster : Pourquoi l’impersonnel n’existe pas

 

L’impersonnel est le personnel
Quoi que soit l’impersonnel, il s’exprime en réalité en tant que personnel, et la liberté véritable ne peut pas venir au travers du déni ou du rejet de l’histoire personnelle – il est en réalité au cœur de cette histoire, au cœur du désordre de l’existence humaine. C’est là que brille la grâce.
Pensez à Jésus sur la croix. Là, au cœur de la souffrance la plus terrible – exactement au centre des os cassés, de la peau et des muscles déchirés, le Divin brillait, impersonnel et libre. Jésus était absolument humain et dans cette humanité, absolument divin. Il n’a pas trouvé la liberté en s’échappant de la croix, en rejetant le personnel. Non – la liberté, Dieu, la complétude était exactement là au centre de la croix, où la vie et « ma vie » se croisent et se détruisent. La liberté était, et est, la vie-même.
Nous, nous tous, vivons au centre de ce croisement – là, où la verticale (ce qui est au-delà du temps et de l’espace) rencontre l’horizontale (le temps et l’espace), où le véritable impersonnel (l’espace ouvert dans lequel apparaît cette histoire) rencontre le personnel (l’histoire de « moi »). Et cela va jusqu’au point de ne plus pouvoir utiliser les mots « personnel » et « impersonnel », car vous n’avez aucun moyen de les séparer. Où commence l’un et finit l’autre? Peut-être n’existe-t-il pas de ligne de séparation – au centre de la croix, il n’y a peut-être que l’Un. Ce que je suis vraiment est peut-être inséparable de la vie-même, peut-être ai-je toujours été ce que je désire tant… peut-être…
Dans mon histoire (oui, une histoire apparaît ici – qui pourrait le contester ?) j’ai passé des années à repousser le personnel, essayant de me débarrasser de mon histoire personnelle, de m’installer dans l’Absolu, de rejeter le « quelqu’un » et de devenir « personne ». Jeff était l’ennemi, je devais m’en débarrasser. Le soi personnel était le diable, et seulement par la destruction du diable je pourrais rencontrer Dieu. L’ego était le mensonge à éliminer, ou du moins c’était ce que je croyais à l’époque. J’avais lu un grand nombre de livres spirituels et j’étais arrivé à  des conclusions sur la réalité – ne réalisant pas que mes conclusions étaient en réalité des croyances personnelles. Les êtres humains sont des créatures étonnantes. Nous pensons avoir trouvé la vérité objective, alors qu’en fait nous nous sommes reposés sur une croyance subjective et nous l’avons oublié.
Pendant un certain temps, « l’impersonnel » ressemblait à la liberté pour moi, car le personnel était devenu invivable. Mon histoire personnelle (l’existence relative) était devenu un enfer – je haïssais ma vie, je souffrais d’une terrible phobie sociale, me vivais comme un échec total, je ne voyais aucun intérêt à vivre – et donc échapper dans le paradis impersonnel, promis par les enseignements de l’Advaita, prenait tout son sens. « Il n’y a pas de moi, il n’y a pas de vous, pas de monde, pas d’autres, la souffrance n’existe pas, il n’y a aucune responsabilité à aucun niveau » Ouah ! Quel confort pour le chercheur épuisé ! Un aller pour la liberté loin de tous les problèmes du monde ! Alléluia ! – Aucune responsabilité, pas de passé, pas de choix – quel soulagement ! Je pouvais faire et dire ce que je voulais, même blesser des gens intentionnellement et cela n’avait aucune importance, puisque tout était l’Un et que de toute façon je n’avais aucun choix. Du moins, je le croyais.
Je pensais être libre, et pendant ce temps le chercheur se nourrissait, se gavait de tous ces nouveaux concepts de l’Advaita. Je pensais n’être personne, et, en fait, mon histoire personnelle se régalait de l’idée même que j’étais « au-delà » ou « au-dessus » du personnel. Je pensais être libre de toutes divisions, et, en réalité, la « non-dualité et la « dualité » étaient en guerre, le « personnel » et « l’impersonnel » se disputaient violemment. Je rejetais tous les chemins spirituels et pratiques – ils étaient tous duels et basés sur l’ignorance. J’étais en guerre avec tout enseignant qui semblait proposer un chemin personnel. Je considérais ces enseignants comme « dualistes », parce qu’en s’adressant à une personne et lui offrant un espoir quelconque, ils semblaient, en fait, nourrir la recherche et maintenir les personnes prisonnières de leurs histoires. Les enseignements impersonnels – ceux qui ne s’adressent pas à une « personne » et n’offrent pas au chercheur non existant un espoir ou confort – étaient l’unique vérité ; cela semblait être la seule progression logique. Et j’aimais prévenir les gens contre ces enseignants dualistes qui gardaient les personnes prisonnières, dans leur ignorance, et bien sûr lorsqu’on me questionnait à ce sujet (« Jeff, n’est-il pas hypocrite d’appeler les autres enseignants « dualistes », alors que les autres n’existent pas et que la dualité et une illusion ? »), je faisais marche arrière et disais qu’il n’y avait personne ici avec une opinion sur quoi que ce soit, et que tout était parfait telle que c’était. Oh oui, j’étais devenue très habile avec les mots. Vous y êtes obligé lorsque vous devez défendre une position en faisant comme s’il n’y avait pas de position à défendre. C’est comme cela que les gourous sont nés. J’appelle cela le « piège de l’Advaita » – et à l’époque je ne pensais pas être piégé – je pensais être libre. Souvent lorsque vous pensez être libre, vous êtes en fait plus emprisonné que jamais.
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Toutefois la vie même est toujours au-delà de tous ces opposés. Elle est au-delà du « soi » et du « non soi », de la « personne » et de la « non personne », du « chemin » et du « non chemin », du « temps » et de « l’absence de temps ». La vie telle qu’elle est, est complètement au-delà de toute compréhension tout comme la vague ne comprendra jamais l’océan, parce qu’elle EST l’océan…
La vague et l’océan
Imaginez une vague dans un océan. La vague se dit à elle-même : « Je suis séparée de l’océan ». Elle se croit et s’expérimente comme existant séparément de l’océan. Elle croit qu’elle est née en tant qu’entité séparée et qu’elle mourra un jour. Elle a une histoire d’un passé et d’un futur, elle peut parler de ses expériences passées, ses succès, ses échecs, ce qu’elle a accompli, ses espoirs, ses regrets et ses peurs. Et de milliers de façons différentes elle passe sa vie à chercher : chercher l’amour, l’approbation, le succès ou l’illumination spirituelle, et ce qu’elle recherche vraiment, bien sûr, c’est l’océan. Pourtant la vague est déjà l’expression parfaite de l’océan – elle l’était depuis le tout début. L’océan s’exprime au travers de toutes ces vagues apparemment différentes. L’Un s’exprime au travers du « multiple », même si en réalité, le « multiple » n’est pas séparé de l’Un.
Le fait est que la vague semble seulement exister, semble seulement – en réalité il n’existe pas de vague séparée. La vague littéralement « ex-iste » (se tient en dehors) de l’océan – mais en réalité, aucune vague séparée ne ressort. Il semble que nous ayons là un paradoxe – une vague semble exister (ressortir) et en fait n’existe pas (car comment quoi que ce soit pourrait-il ressortir, lorsque l’océan est tout ce qui est ? Comment l’océan peut-il se tenir en dehors de lui-même ?). Nous avons le paradoxe de l’impersonnel apparaissant comme le personnel. La vague est à la fois le personnel ET l’impersonnel. À la fois, elle existe et n’existe pas. Elle apparaît être séparée (l’histoire) et pourtant elle n’est pas séparée de l’océan, de la vie.
Maintenant, le monde de la vague est le monde de la dualité. Du point de vue de la vague, il semble qu’il existe des divisions : entre l’impersonnel et le personnel, entre l’absolu et le relatif, entre la vacuité et la forme, entre la dualité et la non-dualité. Cependant du point de vue de l’océan ces division n’existent pas – rien n’existe. Seule une vague divisera le personnel de l’impersonnel, le soi du non soi, quelqu’un de personne. L’océan ne peut pas diviser de cette manière, car il est tout ce qui est, sans aucune possibilité de se diviser de lui-même. L’eau ne peut se diviser de l’eau.
Seule la vague parle. L’océan reste silencieux : il n’a rien à dire. Il « n’existe » pas, car il ne peut « sortir de lui-même », il ne peut se séparer en aucune manière.
Ainsi il devient clair que :
1.    Seule (l’apparence d’) une personne pourra diviser le personnel de l’impersonnel, puis affirmer que son expression ou son enseignement est l’un ou l’autre.
2.    Seule une personne affirmera ne pas être une personne, car seule une personne verra cette division (personne / non personne). Identiquement, seul un soi affirmera ne pas avoir de soi, seul un ego affirmera être libre de l’ego…
3.    Seul un enseignement ancré dans la dualité rejettera comme dualistes d’autres enseignements. Seul un enseignant en conflit avec sa propre ignorance donnera l’étiquette d’ignorant à d’autres enseignants. Le monde est un parfait miroir de vous-même.
4.    Si un enseignement était parfaitement impersonnel, il n’existerait pas, rencontres et retraites seraient impossibles. L’océan ne parle pas. Pour pouvoir s’appeler impersonnel, un enseignement doit d’abord s’inscrire dans le personnel, puis le rejeter. Ingénieux !
Tout cela est merveilleux et signifie que personne n’a les réponses. Cela signifie aussi que lorsque l’on aborde l’océan, aucune vague ne peut être une autorité. Aucune vague de l’océan ne peut transcender l’océan – car elles sont seulement l’expression de l’océan. Une vague qui prétend avoir transcendé l’océan ou être allé au-delà de l’océan, n’est toujours qu’une vague qui fait certaines déclarations. Même le plus radical des enseignants de l’Advaita n’est toujours qu’une vague. Personne n’a « atteint » l’impersonnel ou « n’est allé au-delà » du personnel, parce que la vague ne peut pas aller au-delà d’elle-même. Toutes les vagues sont égales en essence : elles sont eau.
En d’autres termes, l’impersonnel ne peut pas être l’impersonnel tant qu’il n’inclut pas et n’embrasse pas le personnel. Cela semble être une complète contradiction, mais vous devez souvent utiliser des paradoxes lorsque l’on parle de quelque chose qui ne peut être mis en mots ! L’impersonnel est le personnel – la non-dualité est la dualité – alors ils sont complets. Vous ne trouverez nulle part l’impersonnel si ce n’est au cœur du personnel – un paradoxe absolu, pourtant aussi simple que la respiration.
Je pense que ce qui a tendance à se passer est ceci :
1.    La vague voit qu’elle est l’océan.
2.    La vague utilise cette vision pour nier qu’il y ait d’abord eu une vague – ou qu’il y en ait jamais eu une.
Oui c’est très subtil. C’est pourquoi vous devez être très prudent lorsque vous parlez de non-dualité ! Vous voyez le chercheur veut être nourri. Dès que le chercheur s’est emparé d’un concept – « il n’y a pas de moi, pas de monde, pas de souffrance etc. » – si ce que ces mots désignent n’est pas vu avec une clarté absolue, le chercheur les utilisera pour approfondir la recherche et l’identification. Par exemple s’il n’y a pas de libre arbitre, pas de choix, si les autres n’existent pas et que personne ne souffre, « je peux alors faire tout ce que je veux, je peux sortir et tuer quelqu’un, cela est sans importance, parce que tout est Un et qu’il n’y a pas de choix ». Voici ce qui se passe lorsque la non-dualité devient un autre système de croyances, une autre religion, une autre forme de séparation.
La fin du fondamentalisme
La façon dont je parle de la non-dualité a ainsi vraiment changé au fil des ans, elle a évolué jusqu’à incorporer cette vision fondamentale de la non-séparation entre ce que l’on appelle « le personnel » et « l’impersonnel ». J’avais l’habitude de parler beaucoup plus du point de vue de l’Absolu – la perspective océanique : ni moi, ni vous, ni monde – et je le fais encore parfois, mais seulement à certains moments et dans certains contextes, lorsque cela semble approprié. Du point de vue de l’océan, il n’y a ni temps, ni espace, rien à faire et nulle part où aller, car l’océan est au-delà de toutes ces divisions. Cependant au même instant, la vérité ultime s’exprime en tant qu’espace et temps, en tant qu’apparence des vagues, en tant qu’apparence de quelqu’un dans un monde. Il n’y a ni vous, ni moi, mais il existe l’apparence de vous et moi  –  c’est là où nous vivons, où nous nous rencontrons : dans l’apparence. Vous n’existez pas, et pourtant vous êtes, c’est pourquoi je peux vous aimer. Je ne suis pas ici en tant qu’entité séparée, pourtant je suis ici, indéniablement, tout comme vous. Ce que je suis (en tant qu’océan) est audelà de l’histoire, et pourtant indéniablement l’histoire apparaît (la vague) et en tant que vague, je n’ai pas besoin de rejeter l’histoire ou prétendre qu’elle n’existe pas – comment une histoire pourrait-elle en nier une autre ? Je danse et joue en tant que vague, me connaissant à tout moment comme l’océan, sans aucune contradiction. Cela n’apparaît comme un paradoxe que pour le mental qui cherche…
Ainsi ce qui est vu actuellement est que la non-dualité n’est pas le rejet de la dualité, mais sa célébration ­– une célébration si complète qu’il n’est pas même possible d’utiliser les mots « non-dualité » et « dualité » séparés l’un de l’autre. Quelqu’un et personne sont en réalité un – ils n’ont jamais été deux. S’il n’y a « personne » c’est la crucifixion, et lorsque « quelqu’un » apparaît c’est la résurrection. La crucifixion nécessite la résurrection pour être complète. Ainsi l’Advaita radical n’est que partiellement vrai – jusqu’à ce qu’il se complète avec sa réflexion.
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Extrait d’un article écrit pour la Revue du 3ème millénaire

Fév 9 2018

Acceptation et le Tout est Parfait