L’intelligence – Krishnamurti

« Qu’adviendra t`il de nous tous une fois atteint l’age d’homme ou de femme ? Vous êtes-vous jamais demandé ce que vous alliez faire quand vous serez adultes ? Selon toute probabilité, vous allez vous marier, et, avant même de comprendre ce qu’il vous arrive, vous serez devenus parents ; vous serez alors ligotés à votre bureau ou à votre cuisine, où vous allez peu à peu dépérir. Votre vie va-t-elle se résumer à cela ? Vous êtes-vous déjà posé la question ? Cette question n’est-elle pas légitime ? Si vous êtes issus d’une famille riche, une belle situation, votre père peut vous assurer un emploi rémunérateur ; ou vous pouvez faire un beau mariage ; mais là encore, vous allez vous abîmer, vous détériorer. Vous saisissez ?

De toute évidence, l’éducation n’a de sens que si elle vous aide à comprendre ces vastes horizons de la vie, avec toutes ses subtilités, son extraordinaire beauté, ses joies et ses peines. Vous aurez beau décrocher des diplômes, des distinctions mentionnées sur vos cartes de visite, une très belle situation – et après ? A quoi bon tout cela, si en chemin votre esprit devient terne , las, stupide ? n’est-il pas de votre devoir, tant que vous êtes encore jeunes, de découvrir ce qu’il en est de la vie ? Le rôle véritable de l’éducation n’est-il pas de cultiver en nous l’intelligence qui tentera de trouver la réponse à tous ces problèmes ? Mais savez-vous ce qu’est l’intelligence ? C’est assurément, la capacité de penser librement, sans crainte, sans a priori, de sorte que vous commenciez à découvrir par vos propres moyens ce qui est réel, ce qui est vrai ; mais, si vous avez peur, jamais vous ne serez intelligent. Toute forme d’ambition, quelle qu’elle soit, spirituelle ou matérielle, engendre l’angoisse, la peur ; l’ambition ne favorise donc pas l’émergence d’un esprit clair, simple, direct, et donc intelligent.

Il est essentiel que vous viviez vos jeunes années dans un environnement duquel la peur soit absente. En prenant de l’age, nous devenons généralement craintifs, nous avons peur de la vie, du chômage, des traditions, peur des voisins, des réflexions de notre conjoint, peur de la mort. La peur, sous une forme ou sous une autre, habite la plupart d’entre nous – or, là où règne la peur, point d’intelligence. N’est-il donc pas possible pour nous tous, alors que nous sommes jeunes, de vivre dans un environnement exempt de peur, dans une atmosphère de liberté – celle-ci consistant non pas d’agir à sa guise, mais de comprendre l’ensemble du processus de la vie ? La vie est authentiquement belle, sans rapport avec ce que nous en avons fait – une chose affreuse ; et vous ne pouvez en apprécier la richesse, la profondeur, l’extraordinaire beauté que si vous vous révoltez contre tout – contre la religion organisée, contre la tradition, contre cette société pourrie d’aujourd’hui – afin de découvrir par vous-même, en tant qu’être humain, ce qui est vrai. Ne pas imiter, mais découvrir, c’est cela, l’éducation, n’est-il pas vrai ? Il est très facile de vous conformer aux injonctions de votre société, de vos parents ou de vos professeurs. C’est un mode d’existence sans risques ni problèmes, mais qui n’est pas la vie, car il porte en germe la peur, la décrépitude et la mort. Vivre, c’est découvrir par soi-même le vrai, et cela n’est possible que lorsque la liberté est là, lorsqu’il y a en vous, au plus profond de vous, une révolution permanente.

Mais vous n’êtes pas encouragés dans ce sens ; nul ne vous invite à remettre les choses en question, à découvrir par vous-même ce qu’est Dieu, car, si jamais vous vous rebelliez, vous mettriez en danger tous ces faux-semblants. Vos parents et la société veulent vous voir vivre dans la sécurité, et vous de même. Vivre sans risques signifie en général vivre en imitant, et donc en ayant peur. Or, de toute évidence, le rôle de l’éducation est d’aider chacun d’entre nous à vivre librement et sans peur – ne croyez-vous pas ? Mais créer une atmosphère d’où la peur soit absente suppose une profonde réflexion tant de votre part que de celle du maître, de l’éducateur.

Savez-vous ce que cela signifie – et quelle merveille ce serait – que de créer une atmosphère dénuée de peur ? Et nous devons la créer, car nous voyons bien que le monde est en proie à des guerres sans fin, guidé par des politiciens toujours plus avides de pouvoir ; c’est un univers de juristes, de politiciens et de soldats, d’hommes et de femmes assoiffés de réussite sociale et se battant pour l’obtenir. Il y a aussi les prétendus saints, les gourous religieux et leurs cortège d’adeptes : eux aussi veulent le pouvoir, le prestige, en ce monde ou dans l’autre. Ce monde est un monde fou, en proie à la confusion totale, un monde où le communisme combat le capitalisme, où le socialisme résiste à l’un comme à l’autre et où chacun a un adversaire, et lutte pour parvenir en lieu sûr et atteindre une situation de pouvoir et de confort.. Le monde est écartelé entre croyances contradictoires, distinctions de caste et de classe, nationalités qui divisent, stupidité et cruauté de tous ordres – et c’est dans ce monde là que l’on vous apprend à vous intégrer. On vous encourage à entrer dans le cadre de cette société désastreuse ; c’est ce que souhaitent vos parents, et vous aussi vous voulez vous y insérer.

Le rôle de l’éducation est-il donc simplement de vous aider à vous plier aux schémas de cet ordre social pourri, ou au contraire de vous donner accès à la liberté – la liberté totale de grandir en âge et en sagesse et de créer une autre société un monde neuf ? Cette liberté, nous la voulons – pas dans le temps à venir, mais là, maintenant, sinon nous risquons tous l’anéantissement. Nous devons, dans l’immédiat, créer une atmosphère de liberté afin que vous puissiez vivre et découvrir par vous-même ce qui est vrai, devenir intelligents et capables d’affronter le monde et de le comprendre, au lieu de vous y soumettre, de sorte que psychologiquement parlant il y ait en vous, au plus profond de vous, un esprit de révolte permanent. Car seuls ceux qui sont constamment en révolte découvrent la vérité – contrairement au conformisme qui obéit à une tradition. Ce n’est qu’en étant perpétuellement en recherche, ce n’est qu’en observant sans cesse, en apprenant sans cesse que vous trouverez la vérité, Dieu, ou l’amour ; et vous ne pouvez ni chercher, ni observer, ni apprendre, ni être profondément conscient des choses si vous avez peur. La fonction de l’éducation est donc assurément d’éradiquer en soi et en dehors de soi cette peur qui détruit la pensée humaine, les rapports humains et l’amour. »

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